Notre coup de coeur : Perceval ou Le roman du Graal
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Initialement publié dans Brins d'éternité no 61.
Cette recommandation est tirée de la rubrique Coups de cœur de Brins d'éternité, la revue consacrée aux littératures de l'imaginaire francophone. Nous republions ici ces critiques afin de faire découvrir les œuvres qui continuent de nourrir notre imaginaire.
Coup de cœur
Écrit au XIIe siècle, ce roman raconte la quête chevaleresque de Perceval pour trouver le Graal – c’est vraiment de la proto-fantasy teintée de christianisme. On y côtoie les personnages familiers de la légende arthurienne : Arthur, Gauvain, Lancelot, Mordrain, le RoiPêcheur, etc.
Comme dans un jeu vidéo, Perceval rencontre des gens au hasard de la route, se fait donner mission sur mission et les accomplit sans problème, ce qui ne l’empêche pas de se
faire voler son cheval ou enfermer dans une boîte sur le bord de la route. Pour notre imaginaire postmoderne, c’est extrêmement (et agréablement) bizarre, cette suite de péripéties d’où tout suspense est absent – même que l’auteur intervient pour dire qu’il n’a pas besoin de décrire les batailles, car on peut les imaginer. Aussi, au milieu du roman, Chrétien de Troyes nous annonce qu’on va maintenant suivre les aventures de Gauvain, pour revenir à Perceval quelques dizaines de pages plus loin. La littérature de l’époque devait encore beaucoup à la tradition orale, et ça paraît.
Évidemment, la distance temporelle se fait sentir : les femmes sont des « pucelles », les hommes des « prud’hommes »; les chevaliers s’appellent entre eux « beau doux ami », reconnaissent noblement leur défaite et acceptent de se rendre eux-mêmes à la cour d’Arthur pour y être emprisonnés ; il y a des références plus explicites qu’on l’aurait pensé à la sexualité, même si les chevaliers sont héroïquement chastes ; etc. Mais c’est précisément cet écart temporel qui fait l’intérêt du roman.
Je ne recommande pas Perceval comme je recommanderais A Game of Thrones ; il ne faut pas le lire comme on lirait un roman contemporain, mais l’aborder comme un arrière-grand-père un peu sénile dont on se moque des expressions surannées tout en reconnaissant qu’on lui doit beaucoup. Comme la version originale versifiée en ancien français est illisible, il faut le lire en traduction, et je suggère une édition qui intègre les « continuations » du récit de Perceval, laissé inachevé par l’auteur et repris par d’autres. Même à l’époque, on faisait de la fanfic.
À propos du chroniqueur
Antonin Marquis a publié deux romans chez XYZ : Les cigales (2017) et La diversité des tactiques (2022) qui a remporté le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke. Il enseigne la littérature et le français au cégep et à l’université, et exerce la fonction de vice-président de l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie (AAAE), dont il dirige la revue L’Alinéa.
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