La lune sanctuaire : AssaSynth et la représentation neuroatypique

La lune sanctuaire : AssaSynth et la représentation neuroatypique

Crédit Photo: Cederic Vandenberghe via Unsplash

Initialement publié dans Brins d'éternité no 62.

Cette recommandation est tirée de la rubrique Coups de cœur de Brins d'éternité, la revue consacrée aux littératures de l'imaginaire francophone. Nous republions ici ces critiques afin de faire découvrir les œuvres qui continuent de nourrir notre imaginaire.

Chronique

Je me rappellerai toujours l’effet sidérant qu’a eu sur moi Défaillances système (All Systems Red), le premier tome de la série Journal d’un AssaSynth (The Murderbot Diaries) de Martha Wells, quand je l’ai lu pour la toute première fois. «C’est exactement ça », m’étais-je étonnée en suivant avec délice les péripéties d’AssaSynth, un cyborg extrêmement compétent quand il s’agit d’assurer la sécurité de «ses» humains, mais beaucoup moins quand vient le temps de discuter de ses émotions.

Bon, il peut sûrement paraître bizarre de dire que je me suis reconnue dans une machine à tuer, mais il est étrangement facile de s’identifier et de s’attacher à AssaSynth, qui préfère porter son casque en tout temps afin de cacher ses expressions faciales et visionner des épisodes de sa série préférée plutôt que de socialiser. Pour la première fois, à la mi-trentaine, je me suis reconnue dans un personnage fictif.

De La princesse astronaute à AssaSynth

Lorsque j’étais enfant, c’étaient plutôt les personnages hyper féminins et élégants que j’admirais : les Veronica Lodge et Cher Horowitz de ce monde, souvent égoïstes, superficielles et mesquines, voire méchantes, dont le rôle sert le plus souvent à faire ressortir la débrouillardise et la gentillesse de leur rivale. Pourquoi aspirais-je à être comme Cybelle, la sœur blonde et toute de rose vêtue de La princesse astronaute, plutôt que l’héroïne éponyme de l’émission, débrouillarde, intelligente et… brune ?

J’avais certainement beaucoup plus de points en commun avec Noémie qu’avec Cybelle, et c’était sûrement ça le problème. Dans la cour d’école ou aux jeux vidéo, il fallait à tout prix que je sois la Power Ranger rose, Dixie Kong ou Princess Peach : bref, les personnages dont l’apparence s’apparentait le moins possible à mon nez méditerranéen, mes épaules et mes hanches selon moi trop larges, ma pilosité foncée, héritée de mon père marocain. Avec le recul, je peux maintenant y voir un mélange de misogynie, de racisme et de validisme intériorisés, que j’ai mis quelques décennies à reconnaître et démanteler.

En effet, je n’avais aucun intérêt à devenir astronaute, du moins jusqu’à ce que j’apprenne que la microgravité affecte la densité osseuse : enfant, j’imaginais mon squelette rapetisser dans l’espace, me transformant en l’une de ces filles jolies et menues, aux traits délicats, que je rêvais d’être. Un peu plus tard, lorsque j’ai eu ma phase «sorcière », courtoisie du film de 1996 Magie noire (The Craft), dans lequel des adolescentes parviennent notamment à changer leur apparence grâce aux pouvoirs magiques qu’elles se découvrent, je rêvais de pouvoir faire de même.

À défaut de sorcellerie et de voyages dans l’espace, je m’efforçais plutôt de copier la personnalité, le comportement et les vêtements de ces personnages qui ne me ressemblaient aucunement. Au fil des ans, mes repères ont changé : j’ai délaissé les personnages de films et de séries télé pour plutôt utiliser mon entourage comme modèles. J’étais terrassée d’envie devant mes amies extraverties et populaires, pour qui il semblait si facile de tisser des liens et de se faire apprécier. Mais pour quelqu’un comme moi, qui vis plutôt chaque conversation comme un examen pour lequel je n’ai pas étudié, la tâche était digne de Sisyphe. Je ne parvenais jamais à jouer le rôle de la fille cool bien longtemps avant que ma personnalité geek reprenne le dessus.

Plus récemment, j’ai appris que le fait d’imiter ou de copier le comportement de personnages fictifs est une caractéristique du trouble du spectre de l’autisme. Natalie Engelbrecht, médecin naturopathe, psychologue spécialiste du TSA et elle-même autiste, dit sur le sujet :

À chaque fois que je visionnais un film, il y avait en fait deux parties de moi qui le visionnaient : une qui portait attention au script, et l’autre aux comportements et réactions des personnages. 

Certain.e.s d’entre nous sont si engagé.e.s dans ce processus que nous nous imaginons être un personnage : ses mouvements, manières, etc. Nous désapprenons aussi et effaçons de notre répertoire les manières, façons de parler et autres aspects de la communication qui échouent dans les situations sociales. Certaines personnes autistes vont même jusqu’à ajuster leurs vêtements pour devenir différents personnages1.

* * *

Dans la série éponyme (pour laquelle une adaptation télévisée est d’ailleurs en cours de développement), AssaSynth, ou Murderbot dans l’anglais original, est une «unité robotique humanoïde» créée à partir de composantes organiques et synthétiques. À l’origine, son objectif est d’assurer coûte que coûte la protection des membres de la corporation à laquelle il appartient. Dans le premier tome de la série, on rencontre AssaSynth alors qu’il vient de pirater son module superviseur et est donc nouvellement capable d’agir à sa guise, sans risque de représailles. Ainsi émancipé, AssaSynth devient consultant en sécurité. Alors qu’il assure la protection de ses clients face à des menaces extraterrestres ou des corporations prédatrices, il apprend peu à peu à comprendre les émotions qu’il ressent et à départager ses besoins et ses désirs des attentes d’autrui.

Ce sont la loyauté, le sarcasme et les observations d’AssaSynth qui le rendent si attachant, en plus du paradoxe central de son personnage. AssaSynth est expert lorsqu’il s’agit d’éliminer des menaces de toutes sortes, mais confronté à la générosité, la gentillesse et le soutien de «ses» humains, il perd tous ses moyens. De plus, leurs réactions émotives et illogiques le rendent souvent confus. Il cherche désespérément à éviter les situations où il pourrait avoir à se montrer vulnérable émotionnellement ou, à tout le moins, tient à cacher son visage derrière son casque. «Je déteste que la réalité fasse naître des émotions en moi, je préfère de loin en ressentir devant un épisode de la Lune sanctuaire2 », dit AssaSynth au sujet de sa série préférée. Comme son titre l’indique, cette série est plus que du simple divertissement pour AssaSynth : c’est un sanctuaire qui lui permet de se ressourcer et de se rassurer, mais aussi d’apprendre comment gérer ses émotions. En fait, Wells dit s’être inspirée de récits d’enfants autistes qui ont appris à reconnaître et communiquer leurs émotions en visionnant des films de Disney, un processus très similaire à celui d’AssaSynth3. Derrière son casque, ses drones et ses armes, il cache ainsi un côté très sensible et humain.

Je me reconnais aussitôt dans de nombreuses difficultés auxquelles AssaSynth est confronté (à part peut-être pour les combats de haute voltige). Au moment de lire Défaillances systèmes pour la première fois, je commence à en savoir un peu plus sur la neurodiversité, et j’effectue alors une recherche pour savoir si d’autres lecteurices reconnaissent des caractéristiques neuroatypiques dans le personnage d’AssaSynth. Je ne suis pas la seule.

«C’est moi ou AssaSynth a l’air follement autiste4?» écrit un.e utilisateurice sur le forum Reddit r/Autism. Sur r/Fantasy, plusieurs autres lecteurices identifient les similarités entre AssaSynth et leur expérience neuroatypique comme un élément clé de leur appréciation pour le personnage et la série de Wells : J’assume, et je ne dis pas ça méchamment, que les gens qui ne comprennent pas l’intérêt d’AssaSynth sont probablement neurotypiques. Ce sont ces mêmes personnes qui ne me comprennent pas non plus. […] On dirait que Martha Wells écrit ces livres comme une lettre d’amour à tous.tes les autistes perdu.e.s qui tentent simplement de comprendre qui iels sont. On dirait qu’elle nous dit : «Tu as le droit de ne pas savoir comment être une personne.» Tu as le droit de découvrir qui tu es après avoir passé ta vie à essayer de répondre aux attentes des autres5.

D’autres s’identifient à la présentation agenre, asexuelle et aromantique d’AssaSynth, qui en anglais utilise le pronom «it» (ça). Plus tard dans la série, les nombreux traumas d’AssaSynth refont surface et affectent la fiabilité de sa performance de façon très similaire à un stress post-traumatique, un autre élément auquel certain.e.s lecteurices s’identifient.

Qu’en pense Wells? Bien qu’elle n’ait pas conçu AssaSynth comme étant nécessairement autiste, elle dit s’être inspirée de ses propres expériences pour créer le personnage, notamment de sa colère, de sa frustration et de son anxiété sociale6. Dans une entrevue récente avec New Scientist, elle renchérit : «Plusieurs aspects du personnage proviennent de la façon dont mon propre cerveau fonctionne. Je ne m’étais pas rendu compte d’à quel point je suis neuroatypique jusqu’à ce que j’écrive AssaSynth et que d’autres personnes neuroatypiques m’en parlent7. »

«Tu n’as pas l’air autiste »

Ça a été pour moi un long parcours avant de finalement me reconnaître dans le spectre de l’autisme. Quand j’étais petite, mon seul point de référence était le stéréotype non verbal aux troubles d’apprentissage et comportements d’autostimulation. Enfant bavarde et précoce, qui me divertissais en lisant des encyclopédies sur les animaux et la médecine, je ne me retrouvais pas du tout là-dedans. Pas non plus dans le génie asocial (blanc, disons-le) qui a par la suite dominé la culture populaire pendant un certain temps, par exemple Sheldon Cooper de The Big Bang Theory et le personnage éponyme de l’émission Sherlock de la BBC, dont l’honnêteté brutale fait supposément partie du charme.

Non, j’étais sûrement juste gênée et introvertie, et je devais simplement apprendre à avoir plus confiance en moi. Fake it till you make it, comme le veut l’expression. Je souris, je hoche la tête, je développe des scripts mentaux pour faciliter mes interactions sociales, mais elles me laissent épuisée et ne deviennent jamais plus faciles. Je vis quelque temps au Japon, où je me plais dans la culture de politesse et les règles sociales bien définies. J’apprends plus tard que l’incertitude peut être très anxiogène pour les autistes, qui préfèrent souvent suivre des règles bien claires. Pendant plusieurs années, je rêve de m’installer au Japon de façon permanente, bien qu’en fin de compte je reste à Montréal.

Les descriptions des troubles du spectre de l’autisme et du déficit de l’attention qui circulent sur la plateforme tumblr me mettent éventuellement la puce à l’oreille. Lorsque j’évoque cette possibilité à ma psy, elle s’étonne : «Tu serais autiste à très, très, très haut niveau [de fonctionnement] », me répond-elle. Elle me réfère tout de même à deux centres de neuropsychologie, mais je déchante devant les prix faramineux, les listes d’attente interminables et l’indifférence et la froideur du personnel face à ma situation. Je délaisse le projet pendant plusieurs années, craignant de payer trois mille dollars pour finalement apprendre que je suis parfaitement «normale ».

Des années plus tard, après avoir découvert que certaines personnes de mon entourage ont un TSA ou un TDAH, j’en parle à un groupe d’ami.e.s en ligne, tous.tes fans de la série animée Arcane. Une des membres, médecin, me dit que la majorité des gens possèdent certains traits autistes sans toutefois l’être. Est-ce que j’ai mis du temps à parler lorsque j’étais enfant? Est-ce que je triais mes jouets par catégorie? Non, rien de tel, donc selon elle rien ne laisse penser que je serais autiste. Elle se veut sûrement rassurante, mais ça a sur moi l’effet contraire. Assise dans mon salon, cellulaire à la main, je pleure. Je suis de retour à la case départ.

* * *

Pourquoi l’idée d’être «normale» me faisait-elle aussi peur? Certaines difficultés m’ont suivie tout au long de ma vie adulte. Encore aujourd’hui, c’est pour moi un défi que de tisser et d’entretenir des liens sociaux ainsi que de jongler avec le travail, les demandes du quotidien et ma passion pour l’écriture. En vieillissant, j’ai l’impression d’accumuler de plus en plus de retard par rapport à mes pairs : mes collègues marié.e.s qui ont des maisons et des enfants et qui reçoivent des ami.e.s à tous les weekends; ou les autres auteurices qui, à mon âge, ont déjà des carrières florissantes et quelques bouquins derrière la cravate.

Si je n’étais pas autiste, si j’étais «normale », ça voudrait donc dire que c’est ma faute. Que c’est moi qui ne fais pas assez d’effort. Qui devrais pouvoir écrire des milliers de mots par jour, avoir une vie sociale et amoureuse, gagner ma vie, faire de l’exercice, le ménage et la cuisine. Toutefois, la réalité est que le plus souvent je ne parviens qu’à accomplir un élément de cette liste aux dépens de tous les autres. Et ce n’est pas parce que je n’ai pas essayé. Ma vie en est une de frustration et d’épuisement : j’ai l’impression de toujours devoir me débattre pour rester à flot. Ce qui semble être si simple pour bien des gens est pour moi une lutte sans fin.

Mais il est difficile d’obtenir des réponses lorsque même les professionnels de la santé ont des idées obsolètes à propos de l’autisme ou comprennent mal comment il se manifeste chez les adultes, notamment les femmes, les personnes issues de la diversité et les autres minorités, qui vivent une plus grande pression sociale de s’inhiber et de camoufler leurs traits neuroatypiques. Le résultat? Beaucoup d’entre nous n’avons pas «l’air autistes ». À ce sujet, Devon Price, psychologue et auteur, écrit dans Unmasking Autism :

Puisque tant d’entre nous camouflons nos traits en nous inhibant et en nous retirant, nous ne donnons pas nécessairement l’impression d’être gauches socialement, du moins pas de façon identifiable. Bien que plusieurs d’entre nous vivent des enjeux sensoriels, de l’anxiété, des crises et des symptômes de santé mentale invalidants, nous reléguons toutes ces difficultés au domaine du privé autant que possible. Nos mécanismes élaborés de défense et de camouflage donnent l’illusion que nous n’avons pas besoin d’aide, souvent aux dépens des sphères de la vie où nous aurions besoin d’assistance. Nous fuyons les relations sociales, abandonnons les programmes académiques demandants, évitons les domaines requérant du réseautage ainsi que les activités physiques, puisque nous nous sentons maladroit.e.s. et détaché.e.s de nos corps. Plusieurs d’entre nous sommes hanté.e.s par l’impression que quelque chose cloche ou manque dans nos vies – que nous avons à sacrifier beaucoup plus de nous-mêmes que les autres et que nous recevons beaucoup moins en retour8.

A comme autisme et comme asexualité

Ce que déplorent certain.e.s spécialistes du TSA comme Engelbrecht et Price est que les diagnostics sont souvent basés sur les caractéristiques visibles de l’autisme, par exemple les retards d’apprentissage, les comportements d’autostimulation ou encore le fait de ne pas regarder ses interlocuteurices dans les yeux. Par contre, cette approche ne prend pas en compte le fait que de nombreux.ses autistes ont simplement appris à camoufler ces traits neuroatypiques.

Même chose pour l’appellation «autisme à haut niveau de fonctionnement », qui pour certain.e.s est axée sur la capacité de la personne à se fondre dans la société telle qu’elle l’est (ce qui, dans notre société capitaliste, revient souvent à sa capacité de production), plutôt que sur les besoins et les difficultés qu’elle vit au quotidien. Beaucoup d’autistes sont sur le marché du travail et mènent des vies en apparence normale, mais souffrent en secret d’épuisement. À défaut de pouvoir se cacher derrière un casque comme le fait AssaSynth, iels camouflent leurs traits neuroatypiques en apprenant comment se comporter et comment réagir de façon à ne pas se démarquer négativement. Le camouflage requiert par contre d’immenses ressources mentales qui ne sont alors plus disponibles pour faire face aux défis du quotidien. C’est pourquoi Engelbrecht et Price préconisent plutôt une approche axée sur le ressenti et l’expérience vécue de la personne.

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Le fantastique, la fantasy et la science-fiction sont des lieux d’idées, de possibilités et d’infini, souvent à l’avant-garde de la représentation et de la diversité. Sur ma liseuse et les tablettes de ma bibliothèque, je retrouve des auteurices et des personnages autochtones, asiatiques, caraïbéen.ne.s, trans, non binaires, handicapé.e.s, neuroatypiques, et j’en passe. On est loin des pères fondateurs blancs, cis-hétérosexuels et valides de la science-fiction.

Toutefois, selon l’autrice de science-fiction Ketty Steward, il reste du travail à faire pour représenter adéquatement la pluralité qui existe et laisser la place aux personnes marginalisées, que ce soit dans la communauté de SFF en tant que telle ou dans les récits qui en découlent. Dans le chapitre «Les écarts à la norme» du livre Le futur au pluriel : réparer la science-fiction, Steward écrit ceci au sujet des auteurices handicapé.e.s :

[La science-fiction,] qui semble capable de s’intéresser à l’expérience de créatures étranges tirées de notre seule imagination, devrait pouvoir trouver le moyen d’accéder à des expériences existantes, de faire de la place à des récits émanant de personnes qui nous sont concitoyennes, voisines, membres de nos familles.

Mises à l’écart, y compris matériellement, puisque trop fréquemment enfermées dans des institutions ou maintenues loin d’espaces de socialisation peu ou pas accessibles, les personnes handicapées n’apparaissent pas d’emblée comme dignes de joindre leurs voix à celles des «normaux »9.

Heureusement, on commence à voir apparaître des récits et des personnages de plus en plus diversifiés. AssaSynth n’en est qu’un exemple. Un autre est Shesheshen, personnage principal du roman de fantasy Someone You Can Build A Nest In de John Wiswell, un monstre pouvant modifier son apparence à sa guise et donc passer pour humaine. Il reste tout de même difficile pour elle d’interpréter correctement les non-dits de ses interlocuteurices et de comprendre leurs intentions et émotions. De plus, maintenir son apparence humaine requiert des efforts constants : lorsque Shesheshen est blessée, distraite ou concentrée sur autre chose, son déguisement glisse parfois pour révéler un tentacule ou des dents de métal, ce qui ne la rend pas moins attachante pour autant.

La romance entre Shesheshen et Homily est aussi explicitement asexuelle, et comporte une scène où elles admettent toutes deux ne pas aimer les baisers et découvrent ensemble que leur relation amoureuse n’a pas à se conformer aux attentes de la société. Tout comme Wells, Wiswell, qui est lui-même handicapé et asexuel, s’est également inspiré de ses propres expériences pour écrire ce livre. «Mon roman ne fait pas partie d’une “mode asexuelle”. Si l’asexualité figure de plus en plus fréquemment dans des livres récents, c’est grâce à une correction du marché alors que l’hégémonie des forces d’effacement perd du terrain et que celleux qui ont besoin de ces histoires sont finalement en mesure de les obtenir. Notre existence n’est pas une mode10 », écrit-il sur le réseau social X. Par ailleurs, il dédie Someone You Can Build A Nest In à «tous.tes celleux à qui l’on a fait croire qu’iels étaient monstrueux.ses11 ».

En tant que représentation neuroatypique, AssaSynth et Shesheshen rejoignent leur prédécesseur Data de Star Trek. Certain.e.s mettent toutefois en garde contre les risques de représenter des personnages autistes ou neuroatypiques en tant que robots, cyborgs ou extraterrestres, dont la difficulté à comprendre les autres ou la société provient du fait qu’ils ne sont littéralement pas des êtres humains, citant que ça pourrait renforcer les stéréotypes négatifs. Qu’à cela ne tienne, la popularité de ces personnages, notamment auprès de personnes neuroatypiques, démontre que beaucoup de gens s’identifient et s’attachent à ces représentations, même si elles pourraient s’avérer problématiques pour d’autres.

Grâce au point de vue interne et à la narration à la première personne, Wells nous met directement dans la peau du personnage d’AssaSynth, qui représente un tournant pour moi : pour la première fois, je lisais un personnage qui me ressemblait et non pas un modèle à suivre. Sous l’allure calme et en contrôle d’AssaSynth se cachent une panoplie d’angoisses et de frustrations par rapport aux attentes et aux non-dits du monde qui l’entoure, soit des descriptions qui reflètent exactement ce que j’éprouve au quotidien sans pourtant savoir comment l’exprimer. En lisant un personnage dont le vécu s’apparentait au mien, j’entrevoyais enfin une réponse à un questionnement qui m’habitait depuis des décennies.

* * *

«Les résultats de Maude sont caractéristiques de l’autisme, indique le rapport de mon évaluation initiale. Cette évaluation suggère qu’il pourrait valoir la peine d’obtenir un diagnostic formel. »

À cause des longs délais et des coûts, il me reste encore quelques étapes à franchir avant d’obtenir ce fameux diagnostic, mais malgré tout, j’ai une meilleure compréhension de qui je suis. Avec le recul, il m’est très douloureux de savoir que je ne pourrai jamais récupérer les années que j’ai perdues à me battre contre moi-même, un sentiment que je ne peux que qualifier de deuil. Malgré tout, j’apprends peu à peu à délaisser tous les mécanismes de camouflage que je me suis créés au fil du temps et à laisser les autres me voir telle que je suis réellement.

Comme AssaSynth, ça restera sûrement toujours un défi de me montrer vulnérable, de vivre cette différence et d’évoluer dans un monde conçu par et pour des gens fondamentalement différents. Mais en tant qu’écrivaine, j’apprends maintenant à incorporer ces aspects de ma personne, que j’ai trop longtemps perçus comme indésirables, dans mes récits plutôt que de les cacher ou de les éliminer. J’ai beau ne pas posséder de pouvoirs magiques comme les sorcières de Magie noire, avec mon crayon et mon imagination, j’ai moi aussi le pouvoir de refaire le monde à mon image.

1. Natalie Engelbrecht, «Autism & movie talk », Embrace Autism, 24 mai 2021, embrace-autism. com/autism-and-movie-talk. Consulté le 19 juin 2024. [Traduction libre]

2. Martha Wells, Journal d’un AssaSynth, tome 1 – Défaillances systèmes, L’Atalante, 2019, 121 p.

3. «I didn’t know how non-neurotypical I was until Murderbot », YouTube, 21 juin 2024, www. youtube.com/watch?v=lZ0wIHRXq0Y. Consulté le 2 juillet 2024.

4. «Murderbot Diaries », Reddit, 19 novembre 2023, www.reddit.com/r/autism/comments/17ylamg/murderbot_diaries/. Consulté le 19 juin 2024. [Traduction libre]

5. «What Makes the Murderbot Diaries by Martha Wells so Good?», Reddit, 7 février 2022, www. reddit.com/r/Fantasy/comments/smtlex/what_makes_the_murderbot_diaries_by_martha_wells/.

6. «Interview with Martha Wells », Middletown Public Library, septembre 2020, middletownpubliclib.org/wp-content/uploads/2020/09/Interview-with-Martha-Wells.pdf.

7. «I didn’t know how non-neurotypical I was until Murderbot », YouTube, 21 juin 2024, www. youtube.com/watch?v=lZ0wIHRXq0Y..

8. Devon Price, Unmasking Autism: Discovering the New Faces of Neurodiversity, Harmony Books, 2022, 296 p. [Traduction libre]

9. Ketty Steward, Le futur au pluriel : réparer la science-fiction, Éditions de l’Inframonde, 2023, 258 p.

10. «John Wiswell on X », X, 21 juin 2024, x.com/Wiswell/status/1804163213556166907/.

11. John Wiswell, Someone You Can Build A Nest In, Daw Books, 2024, 320 p.

À propos de la chroniqueuse

Madi Haab est une écrivaine et poète queer et neuroatypique de descendance marocaine de Tiohtià:ke/Montréal. Elle s’inspire de son héritage culturel mixte et de ses diverses identités pour explorer le liminaire et l’interstitiel. Ses nouvelles sont parues dans les revues Augur Magazine, Polymorphic, Baffling Magazine et plus, et en 2025, elle a remporté les prix Marina Nemat Award for Fantasy et QWF’s carte blanche Prize. Lorsqu’elle n’est pas en train d’écrire, elle s’essaie au chant et à l’art numérique, et passe un peu trop de temps à jouer aux jeux vidéo et à faire la sieste. Retrouvez-la au madihaab.com ou sur Bluesky @madihaab.com.

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