Le Conte : Ouvrir les perspectives par l’imaginaire

Le Conte : Ouvrir les perspectives par l’imaginaire

Crédit Photo: Cederic Vandenberghe via Unsplash

Initialement publié dans Brins d'éternité no 62.

Cette recommandation est tirée de la rubrique Coups de cœur de Brins d'éternité, la revue consacrée aux littératures de l'imaginaire francophone. Nous republions ici ces critiques afin de faire découvrir les œuvres qui continuent de nourrir notre imaginaire.

Chronique

La pluie commence par tambouriner doucement aux fenêtres du chalet du P’tit Bois. Puis, le déluge s’abat d’un seul coup. Ça ne m’étonne pas trop. En fin d’après-midi, les cumulus cotonneux qui parsemaient le ciel se sont amoncelés et sont devenus gris et menaçants. En plus, l’air était tellement pesant d’humidité qu’une bonne ondée n’était pas seulement prévisible, mais souhaitable.

Je m’installe sur mon divan, une tasse fumante de Prince Vladimir à la main. Tout en savourant par petites gorgées ce thé noir aromatisé aux agrumes, à la vanille et aux épices, j’écoute la pluie s’acharner violemment contre la demeure centenaire qui m’abrite chaque été depuis près de 10 ans. Dehors, il fait noir comme chez le loup. C’est alors qu’un flash de lumière illumine un bref instant le boisée de sapins, d’épinettes et de bouleaux qui entoure la maison. Il ne faut pas attendre très longtemps pour qu’un roulement de tonnerre retentisse en guise de réponse. Je ne peux pas m’empêcher de sourire. J’aime beaucoup les orages électriques. Les démonstrations de la puissance de la nature m’émerveillent depuis l’enfance. Faut dire que quand tu nais et grandis dans un archipel comme les Îles de la Madeleine, la nature tu as les deux pieds dedans. Tu te rends vite compte que tu n’as pas le choix de vivre au gré du vent, des marées, du cycle des saisons et de t’adapter à ceux-ci. 

C’est alors que le courant lâche, plongeant le chalet du P’tit Bois dans une obscurité entrecoupée de temps en temps par la fulgurance des éclairs. Je pose ma tasse sur la table basse du salon et vais me saisir de la lampe de poche qui trône sur le petit meuble de l’entrée. Ensuite, je me rends à la salle de bain et sors des bougies et une boîte d’allumettes d’un tiroir. Bientôt, une douce lumière vacillante éclaire le salon et la salle à manger. C’est apaisant. Une phrase du réalisateur américain Mike Burns me revient en mémoire : «Le conte est le seul art de la scène qui résiste à la panne d’électricité.» Il n’a pas tort, le Mike Burns, une histoire se raconte très bien dans le noir. Tout ce dont on a besoin, c’est de quelqu’un qui raconte, de quelqu’un qui écoute et d’une bonne dose d’imagination. Mais à la lueur des bougies comme ce soir ou devant un bon feu de foyer, c’est encore mieux. Ça me fait penser aux veillées d’antan, quand les familles et les voisins se rassemblaient dans les maisons pour tromper l’ennui des longs soirs d’hiver ou célébrer les occasions spéciales comme un anniversaire ou une noce. 

Il y a quelques générations, les veillées étaient agrémentées des performances de ceux et celles qui jouaient de la musique ou pratiquaient l’art de la parole, histoire de rythmer ou de clore en beauté ces réunions qui avaient lieu entre le moment du repas et l’heure du coucher. Et s’il y a quelque chose dont on n’a jamais manqué aux Îles, c’est bien de musiciens et de raconteux en tous genres. Contes, légendes, dictons, proverbes, énigmes, devinettes, blagues et histoires drôles… Les conteurs de jadis avaient beau être pour la plupart des autodidactes solitaires et souvent illettrés, ils disposaient d’une mémoire exceptionnelle et de dons phénoménaux pour l’expression orale. Ils sont ainsi devenus des passeurs de tradition et des gardiens de notre culture. Ils étaient des puits de savoir populaire transmis de bouche à oreille et colportaient souvent les nouvelles, tels des journaux vivants. Certains ont monté leur répertoire en vagabondant de veillée en veillée, de village en village. D’autres ont bâti le leur en recevant dès l’enfance l’apprentissage d’un aïeul. Il est même venu à mes oreilles l’histoire de quêteux qui, en échange du gîte et du couvert, remerciaient leurs hôtes en leur offrant d’animer la veillée de contes ou de poèmes.

Quand je pense aux conteurs d’antan, un nom de par chez nous me vient spontanément en tête : Avila LeBlanc. À la fois homme de mer, musicien et grand passionné de folklore madelinot, il a marqué notre communauté insulaire. Moi-même, je ne l’ai pas connu, mais j’en ai largement entendu parler. Dans les veillées, apparemment qu’il avait pour habitude de commencer ses récits en s’adressant au plus âgé de l’assistance et en lui demandant : «T’en rappelles-tu? » Et alors légendes et faits marquants de notre histoire défilaient tour à tour, comme sur un pied d’égalité. 

Bien que ce personnage ait été aveugle, il a le mérite d’avoir fait voir le monde à toute une génération de Madelinots et de Madeliniennes par ses récits et le pouvoir des mots. Nous lui devons beaucoup.

Outre les conteurs en tant que tels, les collecteurs de contes ont aussi effectué un travail de cueillette et d’archivage d’une importance capitale pour la préservation et la perpétuation de notre imaginaire collectif. L’un d’eux est venu jusque sur notre archipel : le père Anselme Chiasson (1911-2004). Prêtre catholique, ethnographe et folkloriste acadien, le père Anselme est originaire de Chéticamp en Nouvelle-Écosse. Toute sa vie, il s’est consacré à la défense de la langue et de la culture acadienne ainsi qu’à la recherche historique.

À trois reprises, entre 1960 et 1964, ce grand protecteur du patrimoine acadien est venu aux Îles de la Madeleine dans le cadre de son immense travail de collecte de la tradition orale auprès des aînés acadiens. Avec son micro et son enregistreuse, il a donné la parole aux personnes âgées de l’époque afin de récolter chansons, contes et légendes, du Cap-Breton jusque sur notre archipel. Chez nous, c’est plus de 540 documents sonores que ce visionnaire a recueillis. À partir de ces enregistrements, il a écrit, ou plutôt retranscrit, des contes et des légendes pour publier le recueil Les Légendes des Îles de la Madeleine, toujours avec le souci de demeurer un témoin et de laisser le moins possible sa trace dans le processus.

Publié une première fois en 1969 aux Éditions des Aboitaux, Les Légendes des Îles de la Madeleine a été réédité en 2004 aux Éditions Planète rebelle, dont le conte est l’une des spécialités. En 2008, cette réédition s’est vue remettre le prix Claude-Seignolle, dont le but est de récompenser une œuvre relative au folklore. Elle jouit d’une préface de Sylvain Rivière, Madelinot de cœur, et de plusieurs illustrations de Rhéal Richard. Les textes de ce recueil sont regroupés en cinq parties : inspiration historique, inspiration religieuse, relatives aux démons, relatives aux êtres dotés de pouvoirs surnaturels et relatives aux êtres ou aux esprits qui vivent en dehors des humains. Dans ce livre, récits de sirènes, de bateaux fantômes et de trésors cachés propres à un lieu maritime comme les Îles côtoient les chasse-galeries, les lutins, les feux follets, les revenants et les démons qui peuplent le légendaire québécois. 

À mes yeux, les légendes de jadis sont autant de témoins des croyances et des valeurs passées, mais aussi des préoccupations, des angoisses et des obsessions des populations dont elles sont issues. En les étudiant, on se rend compte qu’elles ne meurent jamais. Elles accompagnent les sociétés dans leurs transformations. On doit une fière chandelle au père Anselme, car grâce à lui tout un pan de notre héritage traditionnel a été préservé, permettant ainsi la transmission de cette empreinte durable et accessible de notre folklore.

L’espace d’un instant, j’imagine le chalet du P’tit Bois rempli d’une foule suspendue aux lèvres d’un homme ou d’une femme qui lui offre une vieille légende avec sa voix et ses gestes. Pressés en rang près de celui ou celle qui raconte, les enfants écoutent avec attention, les yeux brillants de curiosité et d’émerveillement. Je suis triste de ne pas avoir vécu cette époque, de ne la connaître qu’à travers le récit des autres. L’âge d’or des conteurs d’antan.

C’est autrement que le conte est entré dans ma vie. D’abord, il y a eu les livres de contes que ma mère me lisait le soir pour m’endormir. Mes premiers livres. Mon premier contact avec les littératures de l’imaginaire. Mes premières fenêtres sur le vaste monde au-delà de mon archipel. Il y avait les contes des frères Grimm, mais aussi ceux de Charles Perrault et de Hans Christian Andersen. Sans oublier Les Fables de La Fontaine et Les Mille et Unes Nuits. Grâce à eux, j’ai cultivé très tôt mon imagination. Mais ils m’ont fait également m’interroger sur moi-même et le monde dans lequel j’évoluais. 

Enfant, j’ai réalisé rapidement que j’étais différent des autres et j’ai ressenti que cette différence m’était interdite, que je devais la garder secrète si je voulais être accepté. Quand on me racontait des contes, je m’imaginais être un prince délivrant un autre prince ou être moi-même délivré par un prince. Mais je ne voyais ça nulle part. Ça m’a fait me demander si ça existait d’autres garçons comme moi qui voudraient finir avec le prince charmant à la fin du conte, et pas une princesse. Je me suis reconnu très tôt dans l’histoire d’amour impossible de La Petite Sirène de Hans Christian Andersen. À la base, comme je viens d’un milieu insulaire, il faut dire que les histoires marines m’ont toujours interpellé. Je devais être jeune adulte quand j’ai appris que La Petite Sirène était une métaphore de l’auteur pour exprimer son amour impossible envers Collin, un autre homme. Je pouvais bien me retrouver dans ce conte. Encore aujourd’hui, j’aime toutes les déclinaisons de cette histoire, du conte original dont la fin m’a beaucoup marqué à la version plus douce du classique d’animation de Disney dont je connais toutes les chansons par cœur.

En secondaire trois, le conte est revenu dans ma vie dans le cadre du cours de français, où l’on abordait ce genre littéraire, allant jusqu’à devoir en écrire un. Je ne me suis pas contenté d’un conte, j’ai écrit un recueil, Contes et Légendes de Katalyss. Il contenait dix courts contes se passant dans le monde imaginaire de Katalyss, un monde parallèle au nôtre empreint de magie et peuplé de créatures surnaturelles. Les histoires étaient racontées par le Ménestrel, un Demi-Elfe artiste ambulant qui, en échange de quelques pièces glissées dans son chapeau à large bord piqué d’une plume de faisan, chantait les aventures des plus grands héros de Katalyss sur la place des villages tout en s’accompagnant au luth. Bien sûr, ces histoires étaient celles d’un ado de 15 ans, mais elles ont été les premiers balbutiements de l’écrivain qui s’affirmerait quelques années plus tard. D’autant que j’ai continué à faire évoluer Katalyss en écrivant des nouvelles et en animant des campagnes de Donjons & Dragons s’y déroulant. 

Le conte s’est installé de façon plus durable dans mon quotidien lorsque je suis revenu m’établir dans mon archipel natal en 2015, après huit ans à Montréal pour suivre des études en littérature à l’université. Quelques mois après mon retour, on m’a élu sur le CA du Festival international de Contes en Îles, où je me suis impliqué plusieurs années. Parce qu’aux Îles de la Madeleine, on a la chance d’avoir l’un des plus importants festivals de contes au Québec. Grande fête de la parole et de l’humanité, Contes en Îles a été créé en 2002 par l’écrivain Sylvain Rivière. L’idée était d’implanter un événement durant la période automnale afin de prolonger la saison touristique sur l’archipel. Très vite, il s’est ancré dans le cœur des Madelinots et des Madeliniennes, se hissant au rang d’événement majeur de notre vie culturelle. 

Dès ses débuts, le Festival a fait preuve d’audace en mettant de l’avant des thématiques originales et variées, comme l’Acadie, l’Afrique, l’insularité ou bien la parole des femmes. Pas étonnant qu’il ait eu autant de succès dans l’univers du conte à travers toute la francophonie. Et puis, non seulement il met en valeur nos conteurs et conteuses locaux, mais il met un point d’honneur à faire venir des artistes de la parole d’ailleurs au Québec, d’ailleurs au Canada et des quatre coins du monde. Au fil des ans, plusieurs jumelages ont été tissés entre Contes en Îles et des festivals de contes francophones en Corse, en Bretagne, dans le Limousin, au Liban, au Burkina Faso, au Congo et en Martinique. Ainsi, par les histoires qui leur sont offertes, les gens des Îles voyagent chaque automne dans des contrées lointaines grâce à la parole conteuse. Au-delà des spectacles grand public qui ont lieu en soirée, les conteurs et conteuses vont également à la rencontre des gens des Îles dans les écoles primaires, à l’École polyvalente, au Cégep, au Centre de formation des adultes, dans les résidences pour personnes âgées, à l’association de personnes handicapées et dans la communauté anglophone. C’est que l’accessibilité et l’éducation populaire sont les grandes valeurs prônées par le Festival. 

Alors que l’orage continue son tapage dehors, je repense à mes plus beaux souvenirs de Contes en Îles, calé sur mon divan avec ma couverture préférée sur les genoux et une autre tasse de Prince Vladimir à la main. La lueur des chandelles me remémore l’activité qui a longtemps été l’emblème de notre festival de contes : la Grande Nuitée aux flambeaux. Le temps d’une soirée, le Festival se transportait sur la plage de la Dune du Sud, sur l’île du Havre aux Maisons. Au pied des falaises de grès rouge, on montait trois ou quatre scènes extérieures où les conteurs et les conteuses se relayaient toute la soirée. Sur les falaises, on disposait des bougies. Tout le long de la plage, on plantait des flambeaux et installait quelques barriques à feu en fer forgé par l’artiste multidisciplinaire Annie Morin. Son immense dragon en barriques à feu enflamme encore mon imaginaire. C’était impressionnant! Je revois les festivaliers envahir la plage et, le bruit de la mer en trame de fond, écouter avec une attention respectueuse les contes narrés à la lumière des bougies, des flambeaux et des feux de joie. Un pur émerveillement. Souvent, en marge de ce qui se passait sur les scènes extérieures, des nuées d’enfants se rassemblaient autour des feux et racontaient entre eux des histoires abracadabrantes pendant que l’attention des adultes était occupée ailleurs. Ça avait quelque chose de très émouvant et qui augurait bien pour l’avenir. Aujourd’hui, l’érosion ne permet plus d’utiliser la plage de la Dune du Sud pour la Grande Nuitée aux flambeaux, mais les moments magiques qui y ont été vécus sont imprégnés de façon indélébile dans le cœur de ceux et celles qui ont connu cette belle époque. 

Comme quoi le monde du conte a évolué depuis les veillées d’antan. Maintenant, les conteurs et les conteuses ne sont plus illettrés, la plupart ont fait des études supérieures et se sont professionnalisés, même si beaucoup d’entre eux ne vivent pas du conte comme tel. On estime qu’il y en aurait autour de 300 au Québec. Certains ont su se faire une place de choix dans le cœur de la population, comme Fred Pellerin, qui par ses contes profondément humains rend hommage à sa grand-mère et fait revivre les personnages marquants de son village de Saint-Élie-de-Caxton. Le public n’est plus le même non plus. Il ne s’agit plus de la famille et des voisins des gens qui organisaient des veillées, ni d’une activité principalement villageoise. Il y a du conte dans les grandes villes du Québec autant que dans ses régions. D’ailleurs, les lieux de diffusion du conte ont aussi changé. Les salles de spectacle, les bars et les cafés ont remplacé les cuisines, les salons ou les granges. L’art du conte est devenu un art vivant, au même titre que le théâtre, la danse, le cirque ou la musique. 

Le premier festival de contes du Québec, Les Haut-Parleurs, a été créé en 1985 par Dominique Renaud. Il se déroulait au Musée de la civilisation de Québec. Cette initiative s’inscrit dans le mouvement du renouveau du conte qui a débuté dans les années 1970, après le constat d’une rupture avec la tradition du conte qui avait pourtant dominé le Québec d’antan. À l’époque, des passionnés de la culture traditionnelle québécoise, comme Jocelyn Bérubé et Alain Lamontagne, se donnent pour mission de reconnecter avec l’art du conte. Ils revisitent les œuvres d’écrivains comme Louis Fréchette et Philippe Aubert de Gaspé, mais surtout se nourrissent des travaux d’ethnologues comme le père Anselme. L’année 1993 est à marquer d’une pierre blanche, car sont créés le Festival interculturel du conte de Montréal et Les jours sont contés en Estrie. De nos jours, il y en a une vingtaine partout à travers le Québec. La création de ces événements, grandes fêtes de l’univers du conte favorisant les rencontres, marque un tournant dans l’évolution de cet art, entre autres car ils ont permis de mettre en contact les vétérans avec les conteurs et les conteuses de la relève. Après tout, avoir l’occasion d’apprendre aux côtés d’artistes de haut niveau, de modèles, c’est essentiel dans l’avancement d’une pratique artistique. Gilles Garand, musicien issu de la tradition populaire et du patrimoine vivant, a justement donné aux festivals de contes le surnom d’«universités populaires ». 

En 1998, les écrivains-conteurs Jean-Marc Massie et André Lemelin amènent le milieu à effectuer une autre évolution en créant Les Productions du Diable Vert, un organisme à but non lucratif dont la mission est de faire la promotion du conte et de ses artisans. C’est ainsi que les «Dimanches du conte» voient le jour. Ces rendez-vous urbains, qui mettent autant de l’avant le conte traditionnel que le conte contemporain, sont nés du désir manifesté par plusieurs acteurs du milieu de se produire régulièrement dans un espace dédié en dehors des festivals. Au début, ils avaient lieu à la microbrasserie du Sergent recruteur à Montréal. Toujours là de nos jours, les «Dimanches du conte» se déroulent désormais au Bar le Jockey. Le succès de ces soirées de conte hebdomadaires a permis de démocratiser cette tradition orale, la faisant découvrir à un public toujours plus jeune et plus nombreux. 

Un autre événement majeur est celui de la reconnaissance du conte comme littérature écrite et orale. En effet, en 2004, le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts du Canada ont tous deux choisi d’éclaircir la place du conte dans le milieu littéraire. Parce que même si le conte est avant tout un art oral, inventé dans la tête de ses créateurs puis transmis de bouche à oreille, c’est grâce à l’écrit qu’il a réussi à survivre et se rendre jusqu’à nous. D’ailleurs, de nos jours, la plupart des conteurs et des conteuses publient des recueils contenant leurs contes, histoire de laisser une trace. De toute façon, le processus de création du conte est très similaire à celui de la littérature. 

Cela faisait déjà plusieurs années que le milieu du conte entretenait des liens avec le milieu littéraire. En 1997, André Lemelin fonde la maison d’édition Planète rebelle. Dédiée à la parole et aux genres littéraires associés à l’oralité, son but est de faire découvrir des genres comme le conte, le slam et la poésie. Sa marque de commerce est le livre CD, une œuvre hybride qui fait le pont entre le livre papier et le livre audio. On peut ainsi à la fois lire et entendre le fruit du travail d’un conteur ou d’une conteuse. De plus, depuis sa création, Planète rebelle a archivé une bonne partie de tout ce qui s’est fait en conte au Québec. Elle a même repris des classiques de figures populaires qui ont mar qué notre société, comme Marie Quat’Poches ou Fanfreluche. Enfin, en plus des recueils de contes, elle a publié plusieurs livres sur le conte, ouvrages de référence précieux pour les artisans du conte comme pour le public. 

Goethe a écrit que le meilleur moyen de fuir le monde était l’art, et que c’était aussi le meilleur moyen de le pénétrer. Pour moi, il est clair que le conte, à l’instar de toutes les formes que peuvent prendre les littératures de l’imaginaire, permet ce double mouvement. On peut autant oublier les tracas du quotidien en plongeant dans ces histoires mythiques ou fantastiques que réfléchir sur l’état de notre société actuelle. Les auteurs ont toujours comme point d’ancrage leur propre rapport au monde. Il y a donc toujours un écho dans ces histoires qui entre d’une façon ou d’une autre en résonance avec notre monde personnel ou collectif. Qu’elles soient contemporaines ou antiques. Parce que l’imaginaire, il inspire. Il émerveille. Il divertit. Il fait réfléchir. Il transmet. Il émeut. Il ouvre nos perspectives. Depuis des millénaires. Au Québec comme ailleurs. 

Bien qu’il pleuve toujours, l’orage s’est calmé. Les éclairs ne déchirent plus la nuit. Je me lève du divan et apporte ma tasse et ma théière vides dans l’évier de la cuisine. J’observe la multitude de rosaces à l’intérieur de ma belle tasse d’un bleu violacé lorsque les lumières du chalet du P’tit Bois se rallument d’un coup. Un peu hébété, je fais ma vaisselle et retourne au salon. Mon regard s’attarde sur les chandelles encore allumées. Un sourire fleurit sur mon visage et je vais éteindre les lumières. Je mets un CD dans la vieille chaîne stéréo qui repose sur une table basse. Je suis à nouveau bien emmitouflé sur le divan quand la voix de Fred Pellerin remplit la pièce de son timbre et de son imaginaire si particuliers, prêt à décoller en un autre temps et un autre lieu.

À propos du chroniqueur

Originaire des Îles de la Madeleine, Nicolas Vigneau possède un bac en études littéraires de l’UQAM. Il a participé à plusieurs collectifs de la Corporation Champs-Vallons aux Éditions Créations Bell’Arte, où il a publié en 2016 son premier recueil de poésie, Cordages : Les liens du monde. Chaque été, il travaille comme comédien et auteur dans la troupe de théâtre du Centre culturel de Havre-Aubert. Depuis 2018, il est propriétaire de la bouquinerie L’Île du Livre dans le village de Capaux-Meules, un lieu de vie pour tous les bibliovores de l’archipel. Au printemps 2020, il a rejoint l’équipe du Radar, l’hebdomadaire des Îles de la Madeleine, comme correcteur et chroniqueur.

Lire le numéro 62 de Brins d'éternité

Vous aimez les littératures de l'imaginaire? Découvrez le dernier numéro de Brins d'éternité.

Back to blog