De H. G. Wells à la solastalgie : Nouvelles perspectives en science-fiction
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Photo by Maksim Istomin on Unsplash
Initialement publié dans Brins d'éternité no 62.
Cette recommandation est tirée de la rubrique Coups de cœur de Brins d'éternité, la revue consacrée aux littératures de l'imaginaire francophone. Nous republions ici ces critiques afin de faire découvrir les œuvres qui continuent de nourrir notre imaginaire.
Chronique
C’est le physicien anglais Isaac Newton qui disait que, s’il est arrivé à voir aussi loin, c’est parce qu’il se tenait sur les épaules de géants, soit les éminents scientifiques qui l’ont précédé. On peut aisément faire le parallèle avec la science-fiction : ce genre littéraire, depuis longtemps, s’inspire des connaissances scientifiques, techniques, géopolitiques et médicales (pensez à Frankenstein !) qui ont ponctué leur époque. L’auteurice de science-fiction se tient sur les épaules de géants, comme Newton le décrivait, et, avec son regard tourné (le plus souvent) vers l’avenir, jette de la lumière sur les infinies possibilités qui se trouvent devant ellui. Comment ce rôle a-t-il évolué à travers les décennies, voire les siècles ? Que voit à l’horizon l’auteurice de science-fiction du XXIe siècle, en l’ère de l’anthropocène et dans une période où les changements climatiques et les mouvements migratoires des populations déplacées marquent l’actualité ? Avant d’étudier le genre en ce début de siècle, je vous propose d’examiner ce qui a intéressé les auteurices jadis, ou encore, pour reprendre l’allusion faite plus haut, ce qu’a lorgné l’auteurice de science-fiction autrefois. Je ferai un tour d’horizon des 150 dernières années environ, en commençant par la fin du XIXe siècle, pour aboutir au début du nouveau millénaire. Examinons d’abord le rôle de la science-fiction en tant que genre littéraire, étape essentielle pour comprendre les perspectives qu’elle adopte sur la ligne du temps.
Le rôle de la science-fiction
Mettons d’abord quelque chose au clair. À première vue, on pourrait penser que la science-fiction peut servir à prédire l’avenir. Qui n’a jamais lu de nouvelle ou de livre de science-fiction, ou encore visionné une série ou un film en se disant: « ça y est, nous y sommes » ? Les classiques que sont les romans d’Orwell (1984, La ferme des animaux) et de Margaret Atwood (La servante écarlate) ne manquent pas de rappeler certaines réalités sociopolitiques actuelles (l’invalidation de l’arrêt Roe c. Wade [Radio-Canada, 24 juin 20221] en est un exemple éloquent). En outre, de nombreuses inventions proposées pour la première fois en littérature sont monnaie courante aujourd’hui (les fameux communicateurs et tablettes dans Star Trek ressemblent beaucoup à nos téléphones et appareils intelligents). Enfin, quiconque lit et regarde l’œuvre Soleil vert de Harry Harrison se trouvera ni plus ni moins devant un reflet grinçant de notre société moderne (surpopulation, pénurie d’emplois et de logements, ressources étirées au maximum). Toutefois, il faudrait se garder de tirer hâtivement la conclusion que la science-fiction sert à prédire l’avenir. Si elle le fait, c’est purement fortuit. Vous pouvez sans doute nommer quantité d’œuvres de science-fiction où les concepts ne sont pas devenus réalité. Et, pour nombre d’entre elles, c’est une très bonne chose !
Il ne faudrait pas non plus penser que le genre a pour but principal d’enseigner ou de faire figure de moralisatrice de l’époque. Par contre, la science-fiction écrite habilement va mener le lectorat à réfléchir et à se poser des questions sur le monde qui l’entoure. Le meilleur exemple qui soit, à mon humble avis, serait 2001 : l’Odyssée de l’espace de l’irremplaçable Arthur C. Clarke. Cette œuvre magistrale répertorie les pérégrinations de l’Homme à la découverte de lui-même à travers les âges. C’est une fresque qui dépeint l’évolution de l’humanité et la capacité de celle-ci à aller au-delà des apparences et d’elle-même. Ray Bradbury a, à son tour, incité à la réflexion avec son grand classique Fahrenheit 451. Cet ouvrage, traitant des dangers de l’immobilisme et du laisser-faire, qui mènent à des résultats catastrophiques, est bien plus qu’un roman sur la censure. Mildred, bien campée devant son « mur d’images » dans son salon et accro à ses pilules pour pouvoir dormir, devient un témoin passif de la barbarie et de la violence dans lesquelles elle évolue. Dans le même ordre d’idées, le film Silent Running nous montre ce qu’il adviendrait de la Terre si nous continuons de privilégier le commerce avant la vie. L’image des dernières forêts de l’univers connu qui se font détruire sans ambages, au profit des actionnaires impatients, est déchirante.
Qu’à cela ne tienne : je reviens à l’image employée en entrée en matière. La science-fiction, tel Newton sur les épaules des géants, a essentiellement pour but L’EXPLORATION. Elle vise surtout à répondre à la question suivante : « Qu’arriverait-il si…? » Les auteurices de ce genre sont animé.e.s par une curiosité et une imagination qui les mènent à brandir une torche dans la noirceur pour explorer ce qui se trouve autour et en avant. Les différents sous-genres de la science-fiction (la hard SF, ou les histoires qui se targuent de leur exactitude sur le plan scientifique et technologique; la science-fiction écologique, qui traite de l’évolution du climat et de son effet; le hopepunk, qui se tourne vers l’optimisme dans des moments difficiles ou qui met en vedette des personnages déterminés à améliorer leur qualité de vie) ont ceci en commun : l’exploration d’un présent (car non, la SF n’a pas à se passer dans l’avenir) ou d’un futur où au moins un élément diffère de notre réalité actuelle (d’où la fiction). Comme nous allons le voir dans les prochains paragraphes, il faut noter que le genre, dans son travail d’exploration, est un vif reflet de son époque, comme le sont toutes les autres œuvres artistiques.
L’ère de l’optimisme
Il serait illusoire d’espérer établir la ligne du temps complète de la science-fiction ou de la littérature d’anticipation lorsque l’espace pour le faire est très limité. Commençons donc par la fin du XIXe siècle. Nous sommes en pleine révolution industrielle. L’Exposition universelle de Paris de 1900 présente de nombreuses révolutions technologiques. La science-fiction, elle, connaît ses grands débuts sous les plumes de H. G. Wells et de Jules Verne. La démesure et les grandes idées convergent vers un constat commun, tant dans la langue de Shakespeare que dans celle de Molière : the sky’s the limit. Qu’il soit question de voyage dans le temps (La machine à explorer le temps), de voyage spatial (De la Terre à la Lune) ou encore de périples au fond des mers (Vingt mille lieues sous les mers, qui, peut-être, aura inspiré le film et la série Voyage au fond des mers), tout est permis, de prime abord, tout ce qui est, et qui restera pendant un bon moment, irréalisable pour l’époque. L’humain invente et réinvente encore, plus vite que son ombre. Des machines plus improbables les unes que les autres (Les premiers hommes dans la Lune) et des inventions farfelues (L’homme invisible) témoignent de l’imagination frénétique du tournant du siècle.
Qui est l’ennemi dans un tel contexte ?
Ce qui semble se dégager des principales œuvres du début de la science-fiction dite contemporaine, c’est que l’ennemi vient de l’extérieur, ou est un étranger, voire un personnage solitaire, plus ou moins coupé de la société. Les premiers exemples qui viennent à l’esprit sont que la catastrophe peut venir d’une personne (L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson et Frankenstein de Mary Shelley, qui parlent tous deux d’un scientifique fou dont les expériences ont des conséquences funestes) ou d’un élément extérieur. Dans La guerre des mondes (Wells), ce sont les Martiens qui ont le mauvais rôle de nous anéantir. En ce qui concerne le danger des machines, et en particulier leur propension à remplacer les humains, il ne faut malheureusement pas attendre trop longtemps avant qu’elles subordonnent les hommes à elles. Metropolis brosse un portrait grinçant de ce qui arrive quand les machines, qu’elles aient forme humaine ou non, éclipsent la libre pensée des hommes et sous-estiment leur instinct de survie. Il en va de même dans la pièce de théâtre Rossum’s Universal Robots du dramaturge tchèque Karel Čapek, où les robots finissent par carrément remplacer les humains en adoptant les formes d’Adam et d’Ève, et où les humains s’avouent vaincus. Pour l’anecdote, c’est dans cette pièce que se trouve la première itération du mot « robot ».
L’âge d’or de la science-fiction
Arrive la moitié du XXe siècle, avec sa Seconde Guerre mondiale et ses répercussions géopolitiques. S’instaurent le New World Order et le maccarthysme, qui, en littérature d’anticipation, se traduit par une nette crainte de l’étranger (j’y reviendrai). Entre 1945 et les années 1980, nous assistons à une véritable révolution du genre, qui commence par la tristement célèbre invention de Robert Oppenheimer. Quantité d’auteurices sont inspiré.e.s de la bombe atomique et des craintes d’une catastrophe nucléaire (celleux d’aujourd’hui s’en inspirent d’ailleurs encore beaucoup). Qui de mieux pour illustrer cette tendance que Philip K. Dick ? Nombre de ses romans se passent dans un futur « pas si lointain », de son point de départ, du moins. Dans des mondes campés dans les années 1990 et 2000, des personnages sont mus par la crainte d’un pouvoir invisible (Le temps désarticulé, Le Zappeur de mondes, Les joueurs de Titan, entre autres). Les populations des romans de Dick sont « aveuglées par leurs propres lubies2 ». On assiste impuissant.e.s au spectacle d’une humanité qui se condamne elle-même à la violence, aux bouleversements, voire à l’anéantissement (comme l’a montré à quelques reprises la série originale de The Twilight Zone). Arrivent également sur scène les grands de la science-fiction moderne : Asimov, avec sa saga Fondation et ses fameuses lois de la robotique, Bradbury avec son Fahrenheit 451 et ses Chroniques martiennes, ainsi que Clarke avec 2001 et Rendez-vous avec Rama. Ces explorateurs littéraires examinent l’évolution de l’humanité aux côtés de robots qui sont conscients de leur propre existence, dans le premier cas, jusqu’à des visions à échelle universelle dans le cas du dernier. S’ajoutent à ce nombre Robert A. Heinlein, connu entre autres pour sa capacité à manier la hard science-fiction, Ursula K. Le Guin, autrice universelle mais connue pour sa série Le cycle de Hain et L’autre côté du rêve, John Wyndham, Richard Matherson, et, bien évidemment, George Orwell.
Qui est l’ennemi dans un tel contexte ?
Après avoir affronté un ennemi plus près de nous (une seule personne, un scientifique qui a perdu la carte) jusqu’à une menace parachutée sur la terre (la plupart des films d’extraterrestres qui envahissent la planète), au milieu du siècle, nous avons affaire à un nouvel antagoniste : le gouvernement, que ce soit celui de notre propre pays ou celui de pays étrangers. L’exemple le plus probant est 1984, dont nous n’avons plus besoin de raconter l’histoire. C’est le début des sciences-fictions où un gouvernement anonyme et totalitaire est source de crainte, de soumission et de perte de contrôle sur la destinée de chacun. La crainte des autres grandes puissances, qui a trouvé racine dans la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, a inspiré de nombreuses allégories, entre autres dans le roman de Jack Finney à l’origine du film L’invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers). Dans cette dernière œuvre, on trouve une vision cauchemardesque du monde où on ne sait plus à qui l’on peut faire confiance, y compris parmi ses voisins et les membres de sa propre famille. On vit constamment dans la PEUR DE L’AUTRE et toute pensée rationnelle est éclipsée par ce mal d’époque qu’est la paranoïa extrême.
Vers la science-fiction moderne : solastalgie et espoir
Au XXIe siècle, nous vivons mieux que jamais. Le monde développé a accès à l’eau courante, à l’électricité, à l’information au bout des doigts. Nous sommes de plus en plus éduqué.e.s et pouvons nous déplacer (relativement !) rapidement. Nous avons le regard tourné vers l’espace : nous nous apprêtons à retourner sur la Lune avec, entre autres et pour la première fois, une astronaute, dans le cadre de la mission Artemis. Nous avons également des visées sur Mars. Toutefois, nous avons notre lot de problèmes : nous avons enregistré les températures les plus élevées au cours des huit dernières années3, et le jour du dépassement des ressources de la Terre, soit le jour à partir duquel nous vivons « à crédit », se présente de plus en plus tôt dans l’année. Il n’est donc guère étonnant que la science-fiction de ce début de siècle aborde souvent les thèmes de l’écologie (Kim Stanley Robinson), de pandémies (Emily St. John Mandel, Mira Grant, Stephen King [dans Le fléau]), de voyages d’expansion et de relocalisation des Terriens qui commencent à se sentir à l’étroit sur leur planète et qui sont de plus en plus assoiffés de ressources (The Expanse). Des auteurices examinent ce qui arriverait sur une Terre que nous malmenons de plus en plus, et ce qui adviendrait des survivant.e.s d’une apocalypse environnementale. La menace d’une guerre nucléaire et la dévastation qui suit n’est jamais loin non plus.
Ce climat sombre qui se situe aux antipodes de l’optimisme du début du siècle précédent donne naissance à un nouveau concept : c’est le philosophe australien Glenn Albrecht qui définit le terme «solastalgie» en 2005. Forme d’écoanxiété, c’est un mot-valise qui combine les mots anglais « solace » et « nostalgia ». Dans sa thèse de maîtrise, Léa M. Briere définit le terme ainsi : « […] le sentiment de perte ou d’aliénation que l’on ressent lorsqu’on est témoin de changements défavorables dans le milieu que l’on connaît4 ». L’autrice ajoute : « La solastalgie est davantage un regret du passé ou une crainte pour l’avenir de son environnement5. »
L’auteur Antoine Boisclair propose une définition étoffée de ce phénomène :
C’est le nom qu’on donne à la conscience malheureuse des lieux. Des paysages, des habitats, des villes, des quartiers : de tout ce qui se transforme, s’appauvrit, s’uniformise. On en fait l’expérience concrète, à petite échelle, lorsqu’un environnement aimé subit l’assaut d’un promoteur immobilier. On l’éprouve par procuration, en regardant son écran, quand le climat se dérègle un peu partout sur Terre, fait fondre les glaciers, bousille les écosystèmes, propage les feux. Au sens où elle a été définie par l’environnementaliste australien Glenn Albrecht, la solastalgie repose moins sur le désir de restituer un passé idéalisé, sur la nostalgie d’un âge d’or, que sur l’impression de ne plus pouvoir compter sur le réconfort ou le soulagement (solacium) procuré par le présent et l’avenir. Ce mal, cette douleur (algia), les poèmes de ce recueil s’en font l’écho. Ils luttent avec un mélange d’espoir et de consternation contre ce qui les dépasse4.
En cette période de changements climatiques, la solastalgie a la cote dans la littérature de genre en général, et en particulier en science-fiction. Dans La parabole du semeur d’Octavia Butler, la protagoniste, Lauren, qui vit dans un monde totalitaire où les grandes sociétés ont remplacé les gouvernements, sait qu’elle et sa famille doivent abandonner leur quartier et partir en quête d’un nouveau monde, guidées par la parabole qu’elle rédige. Cette histoire de mouvance, ultra lucide pour son année de rédaction (1993), est campée dans un monde où la police répond à l’appel seulement si vous êtes fortuné.e et où les crises climatiques et politiques achèvent de décimer les populations. Lauren, dotée du don d’hypersensibilité, est à la fois très consciente de son environnement et désireuse de mener son peuple vers le salut.
Même son de cloche dans Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2014). Les différents groupes de personnes que l’on suit, après une épidémie de grippe dévastatrice qui a effacé la quasi-totalité de la population mondiale, se tournent résolument vers l’avenir et savent pertinemment qu’ils ne peuvent compter que sur cette nouvelle réalité. La Symphonie itinérante, groupe de musicien.ne.s improvisé.e.s, voyage dans une contrée dévastée dans l’unique but de partager son art et son humanité, et d’en redonner aux personnes rencontrées. Les membres de la Symphonie tirent un camion à essence devenu poids mort une fois la dernière goutte raffinée épuisée, et rencontrent moult souvenirs de leur ancienne vie dans des structures abandonnées. Bien que les personnages trouvent un peu de réconfort à découvrir des artefacts témoins de l’ère « pré-grippe géorgienne », on sait que le monde a changé à jamais et que ce sont les qualités humaines qui peuvent être porteuses de salut, et non l’acharnement à revenir sur un passé révolu.
L’arrivée triomphante du hopepunk
Serait-ce dire que l’on est passé.e.s de l’ère des grandes espérances du XIXe et du XXe siècle à l’ère du regret du passé, de la crainte et du pessimisme vis-à-vis l’avenir ? Pas si vite. Notre ère a aussi inspiré des histoires et des auteurices qui vont au-delà de la solastalgie et qui décrivent un milieu qui a surmonté son ou ses apocalypses, et qui s’est reconstruit. La plus connue à ce chapitre est sans contredit Becky Chambers. Dans ses séries Histoires de moine et de robot, ainsi que dans sa saga des Voyageurs, la vie s’est réinventée et on ne fait plus les choses « comme autrefois ». Le monde ne s’en porte que mieux : exit le racisme, les castes, le capitalisme, l’argent et la pauvreté. Dans Histoires de moine et de robot, un.e moine de thé non binaire prend un genre de sabbatique pour aller à la découverte d’ellui-même. Iel rencontre Omphale, robot ingénu qui se pose une question fondamentale : quels sont les besoins des humains ? Dans la série Voyageur, qui n’est pas sans rappeler l’optimisme humaniste imaginé par Gene Roddenberry dans Star Trek, si les conflits interpersonnels persistent (c’est dans la nature humaine, après tout, ainsi que dans la nature d’autres espèces qui rappellent résolument l’Homo sapiens), l’autodestruction pour obtenir des ressources et la peur de l’autre qui caractérise le milieu du XXe siècle sont révolus.
Qui est l’ennemi dans un tel contexte ?
L’explorateurice moderne, donc, constate que l’environnement s’effondre lentement, mais sûrement. Au lieu d’être témoins impuissants de bouleversements qu’il faut absolument freiner, les auteurices explorent l’avant, le pendant et l’après d’une catastrophe climatique. Michèle Laframboise, dans ses trois recueils de nouvelles de science-fiction (5 histoires de SF dystopique, 5 histoires de SF dure et croquante et 5 histoires de SF douce et fondante), expose l’humanité de personnages qui doivent évoluer dans des villes figées dans un hiver perpétuel, exilés de leur planète mère ou décimés par les changements climatiques. L’ennemi, donc ? Certains diraient que ce sont les conditions climatiques qui se détériorent, d’autres, les conditions météorologiques. D’autres avanceront que c’est la surpopulation qui épuise prématurément les ressources de la planète, et d’autres encore, la surconsommation. La crise des migrants, représentée dans La parabole du semeur d’Octavia Butler et Les lignes invisibles de Su J. Sokol, entre autres, ne peut aller qu’en empirant à mesure que les populations sont obligées de se déplacer pour survivre. La science-fiction ne pourra laisser inexplorée cette nouvelle réalité. Oui, l’ennemi, cette fois, est bien défini, étudié et mesuré par la communauté scientifique, qui sonne l’alarme depuis des décennies maintenant. Cet ennemi, serait-ce l’humain lui-même ? Ou son manque de volonté politique, par exemple, qui l’incite à se complaire dans l’inaction ?
Nouvelles perspectives
Ce bref tour d’horizon du genre nous a enseigné que, comme Newton, les auteurices de science-fiction s’inspirent des connaissances de leur époque, mais aussi de celleux qui les ont précédé.e.s. Dans Les voyages de Gulliver, Swift relatait des voyages dans divers pays éloignés, tout en comparant avec l’Antiquité. Il faisait une critique cinglante de la société britannique de son époque, avec tous ses travers. Puisqu’il n’y avait pas encore de vaisseaux spatiaux ni de technologies modernes, son mode d’exploration se confine aux navires. À mesure que les connaissances évoluent, les « explorateurices » de la littérature observent l’époque qui les a précédé.e.s et celle dans laquelle iels vivent.
Il ne faut pas perdre de vue, cependant, que si le rôle premier de la science-fiction est bien d’explorer les possibilités, les récits de science-fiction habilement ficelés peuvent divertir, mais aussi faire réfléchir. En effet, quel autre moyen y aurait-il de créer une nouvelle génération d’explorateurices de l’imaginaire et de la science-fiction que de la mener à s’interroger, à faire une réflexion critique sur le monde qui les entoure ? Chaque époque a ses défis, son mal d’époque, son zeitgeist. Qui sait, peut-être que les auteurices du XXIIe siècle examineront des enjeux qui nous sont encore totalement inconnus !
Qui est l’ennemi dans un tel contexte ?
Plus j’y songeais en rédigeant cette chronique, plus une constatation inévitable s’est imposée à moi : l’ennemi, ce serait peut-être la fin de la création, et, pour les œuvres qui nous intéressent ici, la fin de la création littéraire de genre. En effet, ce serait tragique si personne n’avait plus envie d’écrire des histoires, d’abord, mais aussi si personne n’avait envie d’explorer ce qui pourrait arriver dans un avenir rapproché. Comme me l’a si bien dit un être cher, nous vivons à l’ère des communications. Nous communiquons comme jamais auparavant. Mais nous ne nous parlons plus. On pourrait dire la même chose de l’ère de l’information dans laquelle nous vivons. Plus nous avons accès à l’information, plus la véritable information se perd dans le déferlement de données plus ou moins futiles auquel nous sommes exposé.e.s tous les jours. La curiosité, l’envie de connaître, et donc, d’explorer, est essentielle à la genèse d’histoires dont nous nous rappelons longtemps.
Où serions-nous, en effet, sans Isaac Asimov qui a créé ses lois de la robotique, au siècle dernier, inspiré par la question suivante : qu’est-ce qui distingue les robots des humains ? Comment pense un robot ? Pense-t-il ? Qu’est-ce qui nous rend humain.e.s ? Et où serions-nous si quantité d’autres auteurices qui l’ont suivi ne s’étaient pas demandé quelle est la place de l’humanité dans l’espace ? Quelles espèces extraterrestres pourrions-nous rencontrer ? Comment réagirions-nous si un vaisseau venu du ciel descendait parmi nous (personnellement, j’espère que notre accueil serait moins militarisé que dans Le jour où la Terre s’arrêta, film de 1951 !).
En ce qui me concerne, l’ennemi pernicieux, ce serait de remplacer des explorateurices qui ont la sensibilité, l’humilité et l’instinct humains par des « intelligences » qui n’ont que leur programmation limitée comme seule source de référence. Par pur hasard, ou serait-ce un coup du destin, j’ai repris mes anciens DVD de Star Trek, la série originale, dernièrement. Dans l’épisode The Ultimate Computer, l’équipage de l’Enterprise, notamment son capitaine, son ingénieur et les navigateurs, se voit remplacé par une machine révolutionnaire, qui le rend ni plus ni moins désuet. Ce superordinateur est capable de calculs à grande vitesse, de prendre des décisions tactiques en une fraction de seconde et de gérer les ressources du vaisseau pour le rendre le plus efficient possible. L’humain n’a plus qu’à se croiser les bras et à laisser faire la machine. Cependant, très rapidement, on constate que la machine est très limitée par son absence d’instinct et de jugement, puisqu’elle va jusqu’à aller attaquer des vaisseaux alliés dans ce qui était censé être un exercice. Ultimement, ce sont l’intuition et la compassion humaines qui sauvent la mise (et l’équipage de l’Enterprise !). Cet avertissement précoce contre les dangers de l’intelligence artificielle m’a frappée de plein fouet ; j’œuvre en effet dans un domaine qu’elle met en péril, déjà en 2024. Or, en 1968, des explorateurices comme les auteurices de Star Trek voyaient déjà la menace venir, il y a 56 ans !
Nous avons fait beaucoup de chemin depuis H. G. Wells et Čapek. Les explorateurices en SF se tournent vers l’espoir d’un monde meilleur et la création de mondes exempts de nos pires défauts (discrimination, violence, peur de l’autre). J’espère qu’iels pourront encore faire entendre leur voix longtemps.
Je tiens à remercier M. Jean-Pierre Bastien, auteur et traducteur de science-fiction (Les cobayes du temps, 2024) pour ses précieux conseils. Q’apla !
1. « La Cour suprême américaine invalide l’arrêt Roe c. Wade », Radio-Canada, en ligne : https:// ici.radio-canada.ca/nouvelle/1893597/manifestation-cour-supreme-avortement-etats-unis
2. Jeff Hewitt, The World Dick Made, Dispatches Media, 2023. En ligne : https://dispatchesmag.
com/the-world-dick-made/
3. Organisation météorologique mondiale, 2023. En ligne : https://wmo.int/fr/media/cest-officielles-huit-dernieres-annees-sont-bien-les-plus-chaudes-jamais-enregistrees-dans-le-monde 4 Léa M. Briere, Ecoanxiety and Heteronormativity in Dystopian Novels, University of New Mexico, 2023, 71 p. [Traduction libre] 5 Ibid.
4. Antoine Boisclair, Solastalgies, Éditions du Noroît, 2019, 88 p.
À propos du chroniqueur·e
Né·e sur cette planète, mais convaincu·e d’avoir des origines extraterrestres, Marie Pelletier passe les premières années de sa vie dans les Maritimes. Après avoir obtenu un baccalauréat en traduction et avoir exercé la profession pendant deux décennies, ielle explore maintenant le domaine littéraire.
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